Nos professeurs  
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RETOUR A DANIEL ALLAERT


Voici venu maintenant un moment délicat et risqué, me semble t-il, celui de dresser la galerie des portraits de quelques professeurs. Je dis de quelques professeurs car j’ai mieux connu certains d’entre eux et que d’autre part il serait fastidieux et même difficile de les passer tous en revue du reste je ne parlerai que de certains disparus ; hélas, ils sont nombreux.

Et d’abord du P. Charles de Bock. Pourquoi d’abord ? parce que c’est lui qui fut mon premier professeur en arrivant à Hazebrouck en 1932, classe de 7ème. Mes réflexions sont évidemment toutes personnelles et peuvent ne pas correspondre aux souvenirs que gardent d’autres camarades ; la vérité a bien des facettes. Le P. De Bock durant cette période de guerre qui, parait-il, fut fertile pour lui en épisodes et en déclarations plus que mémorables ! Mais quoi ! il était de nationalité belge, avait connu l’occupation allemande de 1914 et exécrait les allemands à la manière des gens du Nord de 1914 et sur ce point comme sur d’autres "excommuniait" radicalement tous ceux qui ne pensaient pas et n’agissaient pas comme lui. Les annales nous disent qu’il arriva comme professeur au petit séminaire en 1921 ; il y avait donc 11 ans en 1932 qu’il était là. Il avait connu et partagé la vie du clergé français de l’après guerre 1918. La virulence de l’Action Française, le Modernisme, la loi de séparation de l’Église et de l’État, pour lui ce n’était pas très loin dans le temps.

En classe de 7ème, il y faisait des allusions. Pour moi, élève de Il ans, je n’y comprenais pas grand chose, mais le ton de voix sourd et à peine audible, le masque tragique que prenait sa physionomie, m’intriguaient. Des noms étaient cités Renan, Loisy... des traités, des renégats, des apostats et plus près de nous ici... à Hazebrouck, l’Abbé Lemire ; il ne le mettait pas dans le même sac que ceux cités plus haut, mais rien que de prononcer son nom lui paraissait une souillure.

L’Abbé De Bock était un prêtre fidèle à Rome, fidèle au pape et qui le proclamait haut et fort ; il portait néanmoins, en ce temps là, le rabat, symbole du gallicanisme, mais pour lui, ce devait être le symbole de la fidélité à la tradition.

Je l’ai eu deux fois comme professeur titulaire, d’abord en 7ème et ensuite en 4ème. Il était intransigeant dans le travail, exigeait des leçons sues par cœur, sans hésitation, des devoirs bien écrits, ne souffrait aucun manquement à la discipline. Voilà qui est fort bien, pour un professeur, me direz-vous. Sans doute, mais cette façon de travailler sans relâche, avait pour moi quelque chose d’exaspérant. Les premiers de classe étaient peut-être ravis, mais les autres ? Cette façon de mener sa classe me faisait penser à une ascension en montagne. Les plus forts suivent le guide allègrement, les autres peinent, s’essoufflent, finissent par rechigner et notre guide, le P. De Bock, de se retourner vers ces derniers et, loin d’essayer de comprendre ce qui retarde leur marche, les houspillent sévèrement leur reprochant leur manque de ténacité dans l’effort. C’était vrai pour quelques uns, mais non pour tous.
Notre P. De Bock n’était pas que professeur ; à l’occasion des pièces de théâtre qui étaient jouées chaque année, c’était lui qui en assurait les décors ; c’est du moins ce que j’entendais lors des remerciements distribués par Mr le Supérieur à l’issue de ces représentations. Tous ces souvenirs sont lointains mais j’avoue que j’étais plein d’admiration quand le rideau se levait.


Si ma galerie de portraits était fondée sur la chronologie, avant de parler du P. De Bock, j’aurais dû évoquer la mémoire du P. Seynave. Quel sujet brûlant et plein d’embûches le P. Seynave, l’incorruptible, le défenseur, envers et malgré tout, des coutumes et de la tradition, pour certains, pour beaucoup même, l’obstacle contre lequel on venait buter brutalement, si l’on avait l’idée d’évoluer vers des objectifs plus modernes. On oublie ou on ne sait pas que le P. Seynave était une colonne, un pilier du petit séminaire. Né à Croix en 1883, il était au petit séminaire en 1894 ou 95 car il y fut élève : c’est un des tout premiers petits séminaristes à l’état pur. Il est ordonné prêtre en 1907 et il est nommé professeur au petit séminaire d’Hazebrouck. Il ne bougera jamais plus de là. On ne peut pas dire de lui que c’était un prêtre austère, il savait être aimable à condition qu’on soit un bon petit séminariste respectueux et fidèle observateur du règlement, pieux et appliqué au travail. Malheur à celui qui ouvertement et ostensiblement transgressait l’un ou l’autre des vénérables articles. Alors, celui là était repéré, traqué, pourchassé et subissait les foudres de sa sainte colère. Notre P.Seynave, un homme de bonne taille, le crâne toujours rasé, déambulait toujours du même pas. C’est lui qui, je dirais, signait les décrets d’application découlant du sacro saint règlement: Il aimait la liturgie et faisait tout pour que dans cet ancien couvent de capucins, on retrouvât des offices liturgiques dignes d’une abbaye bénédictine. On comprendra sans doute mieux, à la suite de ces précisions, que le P. Seynave, un homme du 19ème siècle finissant, eut de plus en plus de mal à se faire comprendre, vers les années 36-37 de ceux qui faisaient partie des nouvelles générations aussi bien du côté des professeurs que des élèves.


J’évoquerai maintenant la mémoire d’un prêtre qui a subjugué, étonné les élèves de petite division. C’était le directeur, l’Abbé Jean Leblond. Il fut, je pense, à Hazebrouck de 1932 à 1938. Dans le corps professoral, il est inclassable.. Conscient à l’extrême de son devoir d’état, c’est à dire faire régner la discipline dans sa division, il y parvenait à un point qui atteignait la plus haute intensité. Cette petite division comprenait des élèves de 7ème, 6ème, 5ème et 4ème soit environ 180 élèves. L’abbé J. Leblond, les cheveux taillés en brosse, les mains enfouies dans les manches de sa soutane quand il se promenait, surveillant la cour de récréation, ne riait jamais, ne souriait que très rarement, n’avait jamais de conversation avec les élèves, hormis pour des raisons de service ou pour adresser un reproche et dans ce cas, il faut voir de quelle façon. L’élève interpellé, je suppose en cour de récréation, se tenait à trois pas devant le P. Leblond toujours les mains dans les manches de son manteau, le regard perdu dans le lointain de la cour et d’une voix uniforme mais forte, articulant toutes les syllabes, notre élève déjà tout penaud s’entendait dire par exemple "je vous ai vu traîner le long des W.C., ce n’est pas dans le règlement, mon ami. Votre devoir est de jouer avec vos camarades. C’est un avertissement. Tâchez de vous en souvenir Allez". Toujours d’un calme impressionnant, se tenant bien droit, raide même, il ne commençait la prière du début d’étude que dans le silence le plus absolu. Ses méditations du matin étaient d’une haute élévation. Rien de ses sentiments personnels ne transparaissait, il livrait sa pensée à l’état pur, pensee ou méditation appuyée sur des auteurs spirituels connus ou moins connus. Revenaient souvent les noms de Saint Augustin, Saint Jean Chrysostome, Saint François d’Assise et sa conception de la joie parfaite, Saint Louis de Gonzague, Saint Jean Berchmans et j’en passe. S’il était exigeant pour tous les élèves de sa division, il l’était aussi pour lui-même et c’est une des raisons pour laquelle nous le respections. S’il pleuvait et que nous étions en cour de récréation, il ne se tenait pas sous le préau mais avec nous affrontait la pluie. Dans la dernière partie de l’étude du matin, nous étions autorisés à nous rendre à tour de rôle aux W.C. situés au bout de la cour. Un matin d’hiver, nous le vîmes à la fin de l’étude rentrer dans la salle, la tête toute couverte de neige. Imperturbablement, il avait fait les cent pas sans se soucier du mauvais temps. Le soir de 7 h. à 7 h. 30, il assurait la lecture spirituelle. En début d’année, c’était la lecture intégrale du règlement, des indications sur les petits événements survenant dans la vie du séminaire et de temps à autre des remarques assez vertes sur les négligences dans la discipline. Les félicitations étaient rares ; c’est peut être une raison pour que je me souvienne des paroles qu’il nous adressa un dimanche après-midi vers 4 h. avant la rupture des rangs pour la récréation. C’était le dimanche de la fête du Sacré-Coeur, nous avions eu la procession en ville par un temps lourd et accablant. Néanmoins, nous avions défilé avec dignité et chanté avec conviction. Tandis que nous étions encore là dans la cour bien alignés, après quelques secondes de silence "Mes enfants, nous dit-il, malgré le temps chaud de cette après-midi, vous vous êtes comportés comme de vrais séminaristes ; les passants ont admiré l’ardeur de vos chants. Au nom du Christ, soyez en remerciés". C’était un peu, comme si un télégramme venu du ciel nous était lu par un envoyé.


Voici dans le corps professoral, quelqu’un qui annonce pour le petit séminaire une sorte de changement, un prêtre qui se trouve à la charnière des temps anciens et d’une évolution qui, peu à peu, va apparaître et s’affirmer, c’est du P.Dupont qu’il s’agit. Il arrive à Hazebrouck en 1923, année où au petit séminaire on est encore plongé dans les temps anciens. Mais lui, ce n est pas un ancien élève. Il vient de Lille, sa ville natale. Il y a fait ses études théologiques et universitaires. Pendant des années, il sera professeur de 1ère (pardon de Rhétorique) et cédera ensuite sa place au P. Destombes pour enseigner l’histoire et la géographie jusqu’en 1939. Après les années de guerre, il sera nommé curé doyen de Merville et quelques années plus tard deviendra évêque auxiliaire du diocèse de Lille. Je l’ai donc connu de 1932 à 1939 en tant que professeur d’histoire et de géographie. Les élèves sont d’un côté de la barrière et par conséquent, voient bien mal ce qui se passe de l’autre côté, c’est à dire du côté des professeurs. Mais quand même, au fil des mois, des années, surtout quand on est pensionnaire, dans cette vie côte à côte, on finit par discerner certains aspects de la vie de nos professeurs. Le P. Dupont était d’un commerce facile. 
Nos professeurs prenaient leurs repas du midi et du soir dans le même réfectoire que nous, dans le fond de la salle sur une estrade. Il m’était donc facile de voir le comportement de chacun de nos maîtres. La plupart, quand nous avions colloque, s’entretenaient discrètement avec leurs voisins les plus proches. Le Père Dupont qui se trouvait non loin du centre de la table, animait volontiers la conversation autour de lui. Il avait une élocution facile, rapide et sa conversation ne devait pas manquer de sel, à voir la face hilare de notre professeur et de ses partenaires. Quand nous n’avions pas colloque, ce qui arrivait souvent, un élève de philo, 1ère ou Seconde, assis dans une chaire située au milieu du réfectoire, le long du mur des cuisines, lisait sur un ton "recto tono" lentement, en essayant de bien détacher toutes les syllabes, un livre proposé par le P. Dupont avec l’approbation de Mr le Supérieur. C’était à l’oreille attentive du P. Dupont qu’était confiée la surveillance de cette lecture. Le P. Dupont s’occupait aussi de la conférence Saint Vincent de Paul avec les grands élèves qui allaient visiter "leurs familles" chaque semaine, leur apportant quelques secours ou ‘douceurs" selon les résultats des quêtes effectuées. La pièce de théâtre préparée au 2ème trimestre, était jouée au profit de la conférence Saint Vincent de Paul, d’abord devant les élèves et le dimanche suivant devant les parents et le public d’Hazebrouck. 

Le P. Dupont avait sûrement une voix prépondérante dans le choix de cette pièce ; il se faisait metteur en scène et conseillait les élèves avec le concours du P. Destombes et pour les décors, celui du P. DeBock. Mais sa tache essentielle, c’était d’enseigner l’histoire et la géographie à toutes les classes de la 6ème à la Philo. On aimait ou n’aimait pas cette discipline mais si on aimait l’histoire, on ne pouvait qu’aimer le P. Dupont et c’était mon cas. En arrivant en classe, nous trouvions déjà écrit au tableau le plan de la leçon. Supposons une guerre importante ; les causes, les événements, les résultats. Sa méthode était la suivante il demandait à l’un ou l’autre d’entre nous de lire le texte du manuel. Après un ou deux paragraphes, il interrompait le lecteur pour expliquer, il commentait, développait, un mot en entraînait un autre et c’était tout son savoir historique, son esprit de synthèse qui apparaissait. Comme le P. Dupont avait un vocabulaire riche, un don de causeur, il ne pouvait pas laisser indifférent celui qui s’intéressait à l’histoire.

Notre salle d’histoire et de géographie était très particulière ; insérée dans les bâtiments centraux, le long du cloître, elle ne possédait que deux petites fenêtres donnant du même côté ; autant dire tout de suite que toute l’année il nous fallait être éclairé à l’électricité. Nous étions une bonne cinquantaine d’élèves entassés dans cette salle aux longues tables disposées de part et d’autre d’une unique allée centrale où trônait en permanence l’appareil de projection. J’ai dit une cinquantaine d’élèves, parce que tous les élèves d’une même classe tous les 6ème, 5ème, 4ème... etc avaient cours ensemble.

Le projecteur trônant au milieu de la salle était un appareil qui fonctionnait souvent un quart d’heure, une demi-heure tous les trois ou quatre cours. Notre P. Dupont aimait l’art et il nous l’enseignait fort bien l’art égyptien avec les pyramides et les temples avec leurs colonnes aux chapiteaux sculptés en forme de fleurs de lotus, l’art grec, l’Acropole, les temples ou chapiteaux on fleurs d’acanthe, l’art médiéval, le roman, Le gothique et les chapiteaux couverts de feuilles de vigne, soulignant que tout cela n’était pas dû au hasard mais à la nature environnante, à la végétation de chaque pays, l’artiste utilisant les formes qu’il voyait autour de lui. De même on peinture ou en sculpture, les déesses ou les représentations de la Vierge sont des copies fidèles des modèles que le sculpteur ou le peintre voyait autour de lui. Ainsi, voyons-nous des Vierges sous les traits d’une jeune flamande ou italienne (florentine ou romaine) ou espagnole ou française (champenoise, bourguignonne ou provençale). Le P. Dupont aimait nous fournir toutes ses remarques. Tout tableau était commenté, rapidement expliqué, qu’il fût de Botticelli, Léonard de Vinci, Giotto, Nicolas Poussin ou Ph. de Champaigne. Dans les pays dotés d’une civilisation artistique, tous les siècles du passé, avaient la projection de leurs oeuvres d’art les plus importantes (architecture, sculpture, peinture) avec les commentaires et le jugement du P. Dupont, car s’il admirait souvent et nous expliquait son admiration, il savait quelquefois critiquer (par exemple, le baroque) ce qui donnait encore plus de poids aux qualités des oeuvres qu’il admirait. Quand la cloche venait interrompre le commentaire, que la lumière naturelle ou artificielle revenait dans la classe, il me semblait alors revenir des profondeurs de l’histoire et j’avais peine un moment à m’adapter au monde présent.


Avec les P. Charlet, Cerisier, Destombes arrivait une autre génération. Ils respectaient sans doute l’esprit de Saint François mais leur jeunesse d’âge et d’esprit transparaissait dans leur langage et leur démarche. Le P. Charlet et le P. Cerisier étaient dans l’armée officiers de réserve, le premier, capitaine, le second, lieutenant. Le P. Cerisier, quand on le voyait passer au réfectoire, on s’imaginait qu’il allait prendre le pas de gymnastique. Le P. Charlet arriva à Hazebrouck en 1930. il était le professeur de Seconde A. Pour moi, il était le professeur qui n’était pas dû au hasard mais à la nature environnante, à la végétation de chaque pays, l’artiste utilisant les formes qu’il voyait autour de lui. De même on peinture ou en sculpture, les déesses ou les représentations de la Vierge sont des copies fidèles des modèles que le sculpteur ou le peintre voyait autour de lui. Ainsi, voyons-nous des Vierges sous les traits d’une jeune flamande ou italienne (florentine ou romaine) ou espagnole ou française (champenoise, bourguignonne ou provençale). Le P. Dupont aimait nous fournir toutes ses remarques. Tout tableau était commenté, rapidement expliqué, qu’il fût de Botticelli, Léonard de Vinci, Giotto, Nicolas Poussin ou Ph. de Champaigne. Dans les pays dotés d’une civilisation artistique, tous les siècles du passé, avaient la projection de leurs oeuvres d’art les plus importantes (architecture, sculpture, peinture) avec les commentaires et le jugement du P. Dupont, car s’il admirait souvent et nous expliquait son admiration, il savait quelquefois critiquer (par exemple, le baroque) ce qui donnait encore plus de poids aux qualités des oeuvres qu’il admirait. Quand la cloche venait interrompre le commentaire, que la lumière naturelle ou artificielle revenait dans la classe, il me semblait alors revenir des profondeurs de l’histoire et j’avais peine un moment à m’adapter au monde présent.

Avec les P. Charlet, Cerisier, Destombes arrivait une autre génération. Ils respectaient sans doute l’esprit de Saint François mais leur jeunesse d’âge et d’esprit transparaissait dans leur langage et leur démarche. Le P. Charlet et le P. Cerisier étaient dans l’armée officiers de réserve, le premier, capitaine, le second, lieutenant. Le P. Cerisier, quand on le voyait passer au réfectoire, on s’imaginait qu’il allait prendre le pas de gymnastique. Le P. Charlet arriva à Hazebrouck en 1930. Il était le professeur de Seconde A. 
Pour moi, il était le professeur qui pour ses déplacements utilisait une grosse moto, vêtu comme les aviateurs des années 20-30. D’autres que moi, pourraient mieux parler de lui car je ne l’ai pas eu comme professeur, étant élève de l’autre seconde. N’empêche, sa physionomie toujours réjouie, des échos me parvenant de ses élèves, me laissent le souvenir d’un professeur dynamique, ennemi de la morosité, suscitant et encourageant l’effort personnel de ses élèves. Le programme de seconde à cette époque était en littérature française le XVI et le XVIlième siècle, je me l’imagine commentant avec plaisir Rabelais et son Gargantua et en latin, avec jovialité traduisant Horace et son "carpe diem". Il aimait que les murs de sa classe fussent agréablement décorés et il y faisait participer ses élèves. On y voyait harmonieusement disposées de grandes photos de cathédrales gothiques, un détail de chapiteau roman, la Vierge de la Visitation de la cathédrale de Reims.


Le P. Cerisier était notre professeur d’allemand évidemment entre nous, nous l’appelions "Kirschbaum". Ses cours se faisaient, vu le nombre d’élèves, dans l’une ou l’autre des salles d’étude. Dire que l’attention des élèves était au maximum, serait sans doute exagéré. Mis à part un très petit nombre, le penchant pour les langues étrangères était faible à cette époque. Je me suis rendu compte par la suite que c’était vrai pour tous les collégiens de France ; c’était alors le défaut de notre système secondaire. L’effort d’ailleurs n’était pas payant. Au baccalauréat une interrogation orale pour 10 points, c’était peu. Notre supérieur le P. Allaert, lui même licencié en allemand, avait beau faire l’éloge des langues étrangères (la langue de nos ennemis, il faut la connaître, çà peut servir) cette remarque ne déclenchait pas un regain d’activité. Quoi qu’il en fût, le P. Cerisier sans se départir de sa bonne humeur et de son optimisme, faisait ce qu’il pouvait et ma foi avec des moyens modernes pour l’époque. Nous avions à chaque leçon, une poésie à apprendre. Exemple, "Der gute kamerad. ..des poésies de Goethe... Heidenröslein... Erlkönig... de  Heine " Die Lorelei..." et il nous on faisait écouter la musique avec son phono. Avec le "Delmas" nous apprenions à connaître la vie quotidienne des allemands et emmagasinions le vocabulaire courant. Suivant les classes, nous faisions connaissance avec les auteurs. D’abord les merveilleux contes de Grimm "Grimms Märchen" puis "GuilIaume Tell" de Schiller qui nous emmenait dans les cantons suisses à la recherche de l’indépendance, sur le bord du lac des 4 cantons ou sur la place d’Altdorf. Notre P. "Kirschbaum" pour perfectionner son allemand, alla plusieurs fois, pendant les grandes vacances en pays de langue allemande. Il nous ramena de Suisse, d’Autriche, de Pologne même des photos, qu’un dimanche soir, il voulut bien nous projeter et commenter dans la salle du réfectoire, devenue pour quelques heures, salle de projection. Mon amour pour la langue allemande, n’en fut peut-être pas décuplé, mais par contre, naquit en moi l’envie de voir un jour les sommets enneigés des Alpes suisses, les riantes et sympathiques vallées autrichiennes avec leurs auberges si pimpantes et les églises baroques de la lointaine Cracovie.


Et voici à présent le P. Destombes, notre professeur de 1ère, celui qui se trouvait situé tout en haut de la hiérarchie des professeurs (la classe de philo était considérée comme un groupe à part, un pied déjà vers l’extérieur). Avec le P. Destombes, nous étions en classe de 1ère ; c’était lui qui préparait les élèves au baccalauréat. Avec le français, le latin, le grec, il assurait notre préparation à l’écrit et plus de la moitié de notre oral. Au fil des années, l’examen du baccalauréat avait peu à peu au séminaire pris de l’importance sous l’influence des jeunes professeurs. Si vers les années 30-32 cet examen n’avait qu’une portée toute relative, il n’en était plus de même en 38-39. Il m’est assez difficile de parler du P. Destombes ; notre classe de 1ère 39-40 ne l’eut que quatre mois comme professeur titulaire de janvier à mai 40. Il avait été mobilisé tout au long du 1er trimestre de cette année scolaire. Et puis, la difficulté, c’est que notre P. Destombes n’était pas tout d’une pièce, son caractère avait bien des facettes. D’abord, c’était un prêtre porté vers la piété, voulant développer l’amour envers la Vierge Marie chez ses élèves parvenus à l’âge de la puberté et soumis aux troubles de l’adolescence. Il ne manquait pas, à chaque fête de la Vierge, de nous lire un passage d’une poésie de Claudel ou de Péguy s’y rapportant et d’en faire un long commentaire. Ensuite, il voulait exercer une emprise totale sur ses élèves,., sur tous ses élèves. Il fallait que tous soient derrière lui, partageant ses idées, son enthousiasme, il fallait qu’il eût une mainmise absolue sur tous et malheur aux récalcitrants, car même si ces derniers ne disaient rien, ils étaient toujours décelés par son flair toujours aux aguets. Au physique, de santé fragile, souffrant souvent de migraines, il était comme professeur, un maître remarquable, doué d’une intelligence très fine, saisissant toutes les nuances d’un texte qu’il savait nous faire apprécier à notre tour. On parcourut ensemble ce qu’il fut possible en quelques mois, des oeuvres de nos auteurs au programme Voltaire, Rousseau, Lamartine, V. llugo, Musset, Vigny. Excellent pédagogue, en un tableau très clair et très simple, il nous fit voir ce qu’étaient ou n’étaient pas les écrivains classiques et les romantiques. En études latines, par une méthode empruntée à H. Bomecque, il nous évita de patauger dans le dédale des longues phrases latines et ainsi nous fit réaliser de rapides progrès. Hélas, arriva le 10 mai 40. Tout fut interrompu. Ce fut l’invasion, pour beaucoup l’évacuation, le P. Destombes, lui, alla au presbytère de la paroisse Saint Eloi, se fit simple vicaire et, par la suite, resta dans ces activités paroissiales.


Évoquer le souvenir de Mr le Chanoine Allaert, notre Supérieur, fait un peu peur, tant on peut craindre de ne pas trouver les mots pour décrire l’atmosphère, à la fois de crainte respectueuse et en même temps de vénération, qui l’entourait, tant de la part des élèves que du corps professoral. D’une haute stature, le buste bien droit, le visage rempli d’une certaine gravité, il marchait d’un pas tranquille et mesuré, paraissant absorbé par une grave pensée. Venait-il à se promener dans le cloître ou les couloirs avec un professeur ou quelque personnage venu de l’extérieur, les mains derrière le dos, il écoutait patiemment son interlocuteur. Selon le genre de conversation, son visage trahissait la gravité ou la gaieté. Il savait être souriant mais toujours avec modération. La marche lente, parfois interrompue, semblait rythmer et même favoriser la conversation. La dignité était, je pense, sa qualité première ; digne dans sa démarche, digne dans sa conversation, digne dans ses entretiens ou allocutions où jamais rien de vulgaire ne passait. Venant des Facultés Catholiques où il était vice-recteur. Mr Allaert arriva au petit séminaire en octobre 1932, année où j’entrais comme élève en 7ème. Il succédait à Mr le Chanoine Gars, décédé quelques mois auparavant. Il me semble, regroupant l’ensemble de mes souvenirs, que le petit séminaire était, comme je l’ai dit, à la fin d’une période qui avait commencé à la lin du 19ème siècle marquée par un cléricalisme étroit et agressif. Une autre période allait commencer où lentement, tout doucement, les jeunes allaient vers une plus grande ouverture d’esprit, une meilleure connaissance du monde extérieur. Mr Allaert, probablement, se rendait compte de cette évolution nécessaire, lui un universitaire, mais trop respectueux de l’ordre établi, il ne voulut rien brusquer ; d’ailleurs en faire plus dans ce sens, entre 1930 et 1940 eût été dans l’Église de France d’alors, une action révolutionnaire, ce qui n’était pas dans le tempérament de Mr Allaert. Connaître toutes les activités d’un supérieur de petit séminaire n’est pas donné aux élèves ; ceux-ci ne peuvent que deviner les relations extérieures avec les parents, les curés, l’autorité diocésaine. Pour eux, Mr le Supérieur est celui qui proclame les places de composition, les notes de travail et de conduite tous les quinze jours. C’est celui qui assure la méditation de tous les dimanches matin à la chapelle, qui en grande division fait la lecture spirituelle, plusieurs fois par semaine. 
J’ai déjà eu l’occasion de parler de ces causeries et de souligner toute l’attention que nous y apportions, nous saisissions alors, je pense, toute la richesse d’esprit et de cœur de notre Supérieur. Plein de dignité dans tous ses faits et gestes, Mr Allaert rayonnait aussi d’une modestie qui paraissait toute naturelle. Quand vint le temps de quitter son poste à la tête de l’institution, il accepta de devenir curé de campagne et ainsi de participer à la vie des petites gens pour qui il eut toujours beaucoup d’estime.

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